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Controverse autour des propos du ministre libanais de l'information sur le Yémen

Le Premier ministre Najib Mikati désavoue les déclarations de Kordahi qui justifient le rôle des Houthis au Yémen et accuse l'"agression" saoudienne
Najib Mikati

REUTERS/STEPHANIE McGEHEE  -   Premier ministre libanais Najib Mikati

Le 10 septembre, le nouveau chef du gouvernement libanais, Najib Mikati, a nommé un présentateur de télévision populaire au poste de ministre de l'information afin de renforcer son cabinet. Un gouvernement issu de l'impasse institutionnelle avait, et a, pour mission de sortir le Liban d'un bourbier proche de l'effondrement. Le choix s'est porté sur George Kordahi (Keserwan, 1950), une célébrité dans la région pour avoir été le visage visible de la version arabe de "Who Wants to be a Millionaire".

Quelques jours avant de prendre ses fonctions, le 5 août, M. Kordahi a été interviewé dans le cadre de l'émission télévisée "Barlaman Shaab", où il a répondu à une batterie de questions relatives à la guerre au Yémen, menée par les Houthis et les forces de la coalition dirigée par l'Arabie saoudite. Cependant, ce n'est que cette semaine, deux mois après la diffusion, que les confessions de l'actuel ministre de l'information sont devenues virales et ont ouvert un nouveau chapitre des tensions entre Beyrouth et Riyad

Dans l'extrait de l'interview qui a circulé sur les médias sociaux, M. Kordahi affirme avec véhémence que la milice Houthi soutenue par l'Iran "se défend". "Est-ce qu'ils attaquent quelqu'un ?" demande le journaliste. M. Kordahi a justifié les actions des rebelles yéménites par le fait qu'ils souffrent d'une "agression étrangère", une référence au rôle de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis dans le pays, qui connaît la plus grande crise humanitaire du monde après huit ans de conflit.

Hutíes guerra Yemen
REUTERS  -  Militants houthis près de la ville de Hodeidah, au Yémen

Les propos tenus mercredi ont déclenché une crise diplomatique dans la région. Le ministère saoudien des affaires étrangères a convoqué l'ambassadeur saoudien au Liban, Walid Bukhari, pour lui remettre une note de protestation. Cette décision fait suite aux déclarations de l'ancien ministre libanais des affaires étrangères, Charbel Wehbe, qui a été contraint de démissionner de son poste en mai après avoir accusé les États du Golfe d'être à l'origine de la montée de Daesh et les avoir désignés comme les promoteurs de la guerre civile en Syrie.

Conscients de l'ampleur de ces déclarations, les hauts responsables du gouvernement, menés par le Premier ministre Mikati, ont pris la parole pour se dissocier des propos du ministre de l'information. "Les récents commentaires de George Kordahi n'expriment pas la position du gouvernement sur la question du Yémen", a-t-il déclaré. "Le Liban est attaché à ses liens avec les pays arabes, et mon gouvernement est prêt à avoir les meilleures relations avec l'Arabie saoudite".

Trop tard. Le mal était déjà fait. Le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe (CCG), Naif al-Hajraf, a publié une déclaration mercredi soulignant le "malentendu" du ministre libanais et sa "lecture superficielle des événements au Yémen". Dans la lettre, al-Hajraf a appelé Kordahi à s'en tenir aux faits historiques et à vérifier la position du Conseil sur la question yéménite dans la recherche d'une solution globale. Enfin, le Secrétaire général a souligné "l'intransigeance" des Houthis contre toutes les initiatives de paix et leurs attaques systématiques contre l'Arabie saoudite.

Consejo Cooperación del Golfo
PHOTO/REUTERS  -  Secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe, Al Hajraf

Le ministre de l'information a précisé que les déclarations ont été faites avant qu'il ne soit nommé ministre, et a attribué la diffusion de la vidéo à une campagne contre lui depuis qu'il a pris le ministère. "A ceux qui appellent à ma démission, je dis que je fais partie d'un cabinet cohérent et que je ne peux pas prendre une telle décision seul", a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse. Mais il a fini par présenter ses excuses : "Je n'avais nullement l'intention d'offenser le Royaume d'Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis, pour lesquels j'ai la plus grande loyauté et le plus grand amour".

Ce n'est pas la première fois que le journaliste suscite la controverse pour ses prises de position politiques. Kordahi a nommé le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, le dictateur syrien Bachar el-Assad et le président russe Vladimir Poutine comme personnalités politiques internationales de 2018. Il a poursuivi en disant d'Al-Assad qu'il était un homme "fait d'une autre étoffe". "En tant qu'homme arabe, en tant qu'homme libanais, je vous dis ceci : si cet homme n'avait pas résisté, la Syrie n'existerait plus. Le Liban n'existerait plus. La Jordanie et le Golfe n'existeraient pas non plus", avait-il déclaré à l'époque. Kordahi a même préconisé "un coup d'État militaire temporaire" qui se maintiendrait au pouvoir pendant cinq ans comme moyen de salut national pour le Liban.

Ayant grandi dans le nord de Beyrouth, ce chrétien maronite de 70 ans a commencé sa carrière journalistique à Télé Liban, la télévision publique libanaise, avant de passer à Radio Monte Carlo et de finir comme présentateur du journal télévisé de MBC, l'une des chaînes les plus regardées du monde arabe. Cependant, ses opinions politiques sont entrées en conflit avec la ligne éditoriale de MBC, ce qui a entraîné son départ et son passage à Al Mayadeen, un diffuseur libanais lié à la milice chiite Hezbollah et au régime syrien.

Michel Aoun
PHOTO/ARCHIVO  -  Le président du Liban, Michel Aoun

Son ultime ascension vers la célébrité se fera dans le cadre de l'émission populaire, et son arrivée au gouvernement n'est pas exempte de plaisanteries à ce sujet. Sur les médias sociaux, les Libanais ont affirmé que Kordahi lui-même serait désormais celui qui devrait prendre le million, étant donné la traînée de corruption laissée par la classe politique libanaise. En tout cas, son CV correspondait parfaitement au rôle de représentant national auprès du Fonds monétaire international (FMI) et des autres acteurs de la communauté internationale, dont le Liban dépend pour son redressement.

Kordahi a conservé une affinité politique avec le Courant patriotique libre, le parti du président Michel Aoun, pour lequel il a failli faire partie des listes pour les élections législatives de 2013. Toutefois, ses positions ont divergé après qu'il a publiquement critiqué le président Aoun, déclarant qu'il n'avait pas été en mesure de "sauver le pays". Cette séparation l'a conduit à rejoindre le parti chrétien Marada, proche du Parti de Dieu.

Aujourd'hui, le ministre de l'information est à l'origine de tensions accrues entre le Liban et les États du Golfe, notamment l'Arabie saoudite. Historiquement, Riyad est apparu à plusieurs reprises pour arroser d'argent la nation libanaise et relancer son économie déchirée par la guerre. Cependant, les Saoudiens ont un mépris croissant pour la classe politique libanaise, qu'ils considèrent comme ayant livré le pays à la milice chiite du Hezbollah, soutenue et fondée par Téhéran. C'est le dernier débordement en date. Un déchaînement qui pourrait coûter cher à un État qui lutte pour ne pas échouer.