La Turquie, expansion et leadership en Afrique  

L'expansionnisme de la nation eurasienne est palpable dans un continent aussi important que l'Afrique 
Turquía centra sus esfuerzos en extenderse por África, tras los Balcanes y Oriente Medio. 

PHOTO/REUTERS  -    -   Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'une conférence de presse à Istanbul 

La Turquie concentre ses efforts sur l'expansion en Afrique, après les Balkans et le Moyen-Orient.  

Le troisième des scénarios, et non des moindres, après les Balkans et le Moyen-Orient où la Turquie est positionnée, est l'Afrique, avec deux axes principaux, la mer Rouge et la Libye.  

Comme nous l'avons vu sur d'autres théâtres d'opérations, l'expansion africaine répond à des intérêts à la fois économiques et de contrôle des ressources, de positionnement politique et d'influence stratégique. Présence militaire, contrôle des régions stratégiques, intervention politique, militaire et culturelle, à l'instar de ce qui s'est passé dans les Balkans occidentaux, le président turc Recep Tayyip Erdogan s'est postulé en Afrique comme un leader des musulmans, exploitant ce facteur dans un continent où l'Islam est majoritaire.  

Tout au long de l'année, la Libye a été l'objectif préférentiel de l'action extérieure de la Turquie, étant donné sa situation stratégique en Méditerranée, idéale pour contrôler les flux migratoires en provenance d'Afrique du Nord, une ressource qui s'est avérée très utile pour conditionner les relations entre la Turquie et l'UE, ainsi que pour contrôler et exploiter les réserves d'hydrocarbures de la Méditerranée orientale, qui est le champ de bataille de la Turquie au second semestre 2020.   

La Turquie a commencé son positionnement en Afrique en 2007, lorsque le gouvernement a décidé de s'impliquer dans la région, en offrant ses conseils aux autorités somaliennes réunies à Djibouti à l'occasion des pourparlers pour promouvoir un processus de paix pour la Somalie.   

PHOTO/AP El buque de investigación de Turquía, Oruc Reis 
PHOTO/AP- Le navire de recherche turc Oruc Reis 

Deux ans plus tard, en 2009, la Turquie a décidé de donner une forte impulsion à ses relations extérieures, en établissant trois grandes lignes sur lesquelles concentrer sa politique étrangère.  Europe et Balkans, Asie, Caucase, mer Caspienne, Asie centrale et Moyen-Orient et Afrique, Nord et Corne de l'Afrique.  

L'opération de coopération en Somalie, dès le début, n'a pas été exempte d'intérêt stratégique, et avec la présence limitée au Yémen, par le biais de la TIKA avec le soutien de la branche locale des Frères musulmans, le parti Islah a permis à la Turquie de maintenir une certaine surveillance du Golfe d'Aden et du détroit de Baab el Mandeb jusqu'à cette année, et l'intégration de la marine turque dans la Task Force 151 des Forces maritimes combinées, la mission multinationale de lutte contre la piraterie dans les eaux somaliennes, a permis à Ankara de déployer des navires dans les eaux du Golfe d'Aden.   

Après avoir visité la Libye et la Somalie en 2011, le premier dirigeant politique non africain à se rendre en Somalie depuis 20 ans, le président Erdogan a lancé un programme de coopération avec la Somalie, visant principalement à soulager la famine qui sévit dans le pays. Grâce à des programmes d'investissement gérés par TIKA, la Turquie et le Qatar sont passés du statut d'acteurs anecdotiques dans la région à celui d'alliés les plus solides, politiquement et économiquement, du gouvernement d'Abdullahi Mohamed, plus connu sous le nom de Pharmajo. D'ici la fin de 2019, le montant total de l'aide turque à la Somalie est estimé à environ 1 milliard de dollars. Environ 200 millions de dollars en commerce et un peu plus de 100 millions de dollars en investissements. La Somalie est le cinquième plus grand bénéficiaire de l'aide gérée directement par le gouvernement turc et le deuxième plus grand bénéficiaire de l'aide des ONG turques après la Syrie. 

PHOTO/AP El buque de investigación de Turquía, Oruc Reis 

Selon les données de l'ICEX, la Turquie a conclu des accords de libre-échange avec dix pays, qui permettent l'élimination des droits de douane et des taxes sur les échanges de biens et de services entre la Turquie et ses partenaires. En Afrique, les pays qui ont signé l'accord de libre-échange avec Ankara sont l'Égypte, le Maroc, la Tunisie, la Côte d'Ivoire, le Ghana, la Somalie, le Rwanda, le Mozambique et l'île Maurice. Le Soudan est en cours de ratification, et la République démocratique du Congo, les Seychelles, le Cameroun, le Tchad, la Libye et Djibouti sont en négociations. Avec l'Algérie et l'Afrique du Sud, la Turquie explore les possibilités d'un accord de libre-échange, mais sans avoir initié de contacts officiels.    

Comme nous l'avons vu dans un article précédent, consacré à l'action étrangère turque dans les Balkans, les investissements en Somalie, comme en Europe, se sont concentrés sur des infrastructures essentielles, comme le port de Mogadiscio, géré par une compagnie turque, et l'aéroport, où les deux seules compagnies non africaines qui y opèrent sont Turkish Airlines et Qatar Airways.   

Ce processus de coopération culmine avec l'ouverture de l'ambassade de Turquie en 2016, et l'établissement, fin 2017, de la base militaire TURKSOM sur le sol somalien, en soutien aux opérations contre Al-Shabab et à la formation des forces de sécurité somaliennes, tant militaires que policières, aux activités anti-insurrectionnelles. Dans la pratique, la présence militaire turque a remplacé les forces de l'AMISON (Mission de l'Union africaine en Somalie), qui a réduit ces deux dernières années le nombre de soldats en Somalie. 

REUTERS/FEISAL OMARAR  -   Ceremonia de apertura de la base militar turca en Mogadiscio, Somalia, el 30 de septiembre de 2017 
REUTERS/FEISAL OMARAR - Cérémonie d'ouverture de la base militaire turque de Mogadiscio, Somalie, le 30 septembre 2017

La base, TURKSOM, la plus grande en dehors du territoire turc, a également servi à acheminer régulièrement des envois d'aide humanitaire depuis la Turquie pendant les premiers mois de la pandémie.   

L'ombre d'Al-Shabab, ainsi que la possibilité que l'opposition ne respecte pas le résultat des élections, a planifié les élections en Somalie, élections qui ont finalement été reportées en juin afin de doter le pays d'un système de collecte des votes fiable et d'éviter la fraude électorale tant redoutée.   

Les médias internationaux tels que l'International Crisis Group ont averti que les groupes d'opposition à Mogadiscio s'armaient pour intervenir s'ils n'acceptaient pas les résultats des élections, se donnant ainsi le scénario parfait pour reproduire un conflit similaire à celui qui a dévasté le pays au cours de la dernière décennie du XXe siècle.   

De même, la question d'Al-Shabab affecte directement les relations de la Turquie avec les Emirats arabes unis, dont le gouvernement a été accusé par Mevlüt Cavusoglu de soutenir l'organisation terroriste. La présence militaire turque en Somalie est une menace plausible pour les EAU, l'Arabie Saoudite et l'Egypte, qui ont lancé en janvier les Etats africains côtiers de la mer Rouge, une alliance de pays sur les deux côtes de la mer Rouge parrainée par l'Arabie Saoudite. 

PHOTO/ADEM ALTAN  -   El presidente de Somalia Abdullahi Mohamed, ‘Farmajo’, (izq.) es recibido por su homólogo turco Recep Tayyip Erdogan (R) en el Complejo Presidencial de Ankara el 26 de abril de 2017
PHOTO/ADEM ALTAN - Le président somalien Abdullahi Mohamed, "Farmajo", (à gauche) est reçu par son homologue turc Recep Tayyip Erdogan (à droite) au complexe présidentiel d'Ankara le 26 avril 2017

Pour resserrer encore la situation, les deux pays ont envoyé une délégation conjointe à Mogadiscio pour offrir à Farmajo la puissance militaire égyptienne et un financement saoudien pour stabiliser et reconstruire la Somalie, dans une démarche similaire à celle faite au Soudan. La réponse d'Ankara à cette offensive a été de rembourser près de 3 millions de dollars de la dette somalienne sous forme de crédits du FMI.   

Le dernier facteur qui conditionne les relations entre Ankara et Mogadiscio est à nouveau la lutte contre la fraternité Fethulah Gülen. Fethulah Gülen a été présente en Somalie par le biais de Hizmet, l'institution éducative de la guilde, et par la gestion de l'organisation Gulema de deux hôpitaux à Mogadiscio. En contrepartie de cette collaboration, Ankara a également encouragé les discussions entre les gouvernements du Puntland et du Somaliland avec le gouvernement Farmajo.  

La présence d'écoles appartenant à Hizmet en Afrique est l'un des facteurs secondaires qui ont incité la Turquie à intervenir en Afrique. Hizmet possède des écoles dans 35 pays africains, dont le Maroc, l'Afrique du Sud, le Kenya, la Côte d'Ivoire, l'Éthiopie, le Ghana, le Nigeria, la Tanzanie et la Libye, où la première école a ouvert ses portes en 2012. En plus de ses écoles existantes en Somalie. Il est intéressant de noter que les écoles de Hizmet ne sont pas très bien implantées en Afrique du Nord, où l'Algérie et la Tunisie sont restées imperméables à la création de l'organisation religieuse.   

Solidement implanté en Somalie, le gouvernement turc s'est fixé comme objectif à court terme, à partir de 2018, d'établir une autre base avancée plus au nord, ce qui lui permettrait d'étendre son influence et son contrôle sur la mer Rouge.  

REUTERS/FEISAL OMAR - Terminal del puerto marítimo de Mogadiscio (Somalia) 
REUTERS/FEISAL OMAR - Terminal du port maritime de Mogadiscio (Somalie)

Au-delà de la mission menée par la TIKA à Djibouti, où la présence d'autres puissances comme la France, les États-Unis et la Chine limite fortement les capacités turques, la côte soudanaise offre une opportunité irréfutable. Outre sa situation géostratégique, au milieu de la mer Rouge, une région qui concentre environ 15 % du volume total du trafic de marchandises dans le monde, Port Soudan ou Suakin étaient situés en face de La Mecque, ce qui a permis de contrôler partiellement le flux de pèlerins qui se rendaient d'Afrique à la ville sainte de l'Islam par la mer. L'opportunité politique a été présentée par le fait que le gouvernement Al-Bachir était soutenu par les Frères musulmans. Surfant parmi les gouvernements ennemis, ils ont réussi, avec la collaboration du gouvernement isolé d'Omar Al-Bachir, à établir une base sur l'île de Suakin, située entre la frontière égyptienne et Port Soudan avec La Mecque à un jet de pierre sur la rive opposée. En échange d'investissements dans les infrastructures et la reconstruction du patrimoine par l'intermédiaire de TIKA pour un montant de quatre millions de dollars, le gouvernement turc a obtenu un bail de 99 ans sur l'ancien port ottoman de Suakin.   

Cet accord a été le déclencheur de l'intervention égypto-saudienne au Soudan. Les deux gouvernements ont accusé la Turquie de vouloir établir une base militaire à Suakin, camouflée dans ce qui était censé être une mission commerciale pour faciliter le transit des pèlerins turcs vers La Mecque. De plus, Suakin était perçu comme une menace directe pour la base égyptienne du Triangle de Hala'ib, une région en conflit avec le Soudan.  

La présence militaire turque au Soudan à la mi-2018 consistait en une mission de formation de la police et une mission d'entretien et d'amélioration des installations portuaires de Port Soudan, pour la maintenance des navires civils et militaires. 

REUTERS/MOHAMED NURELDIN - El expresidente de Sudán Omar al-Bashir recibe a Erdogan en el aeropuerto de Jartum, Sudán, el 24 de diciembre de 2017 
REUTERS/MOHAMED NURELDIN - L'ancien président soudanais Omar al-Bashir rencontre Erdogan à l'aéroport de Khartoum, au Soudan, le 24 décembre 2017 

Une fois de plus, la pince du Caire-Riad s'est déplacée pour profiter du coût d'opportunité au Soudan, pour retirer le soutien d'Ankara. Pour l'Égypte, en outre, l'occasion s'est présentée de porter un autre coup politique aux Frères musulmans en les expulsant du Soudan avec leurs parrains turcs. Le retour du coup qui a signifié, aux yeux du gouvernement actuel, la victoire de Morsi et des Frères musulmans aux élections de 2011-2012, avec la Turquie comme principal soutien. Inversement, il convient de noter que c'est l'aide des Émirats arabes unis et de l'Arabie saoudite qui a été déterminante pour déloger les Frères musulmans du pouvoir en Égypte.  

La chute d'Omar Al-Bachir en avril 2019 a entraîné le réalignement du Soudan, la modification de l'accord avec la Turquie, le maintien de la mission civile à Suakin et l'annulation de toute mission militaire ou de police dans le pays.  

Momentanément combinée à la menace turque au Soudan, l'année dernière a vu se multiplier les rencontres entre les gouvernements d'Égypte et du Soudan avec un double objectif : renforcer les relations bilatérales, canaliser l'aide économique égyptienne et attirer Khartoum vers l'alliance des monarchies du Golfe et de l'Égypte avec Israël. Les premiers contacts entre les deux voisins sur les questions de sécurité ont eu lieu en août et ont culminé en novembre avec les premières manoeuvres militaires égypto-soudanaises de l'histoire des deux pays, et le premier cycle de contacts trilatéraux entre les commandants militaires égyptiens, israéliens et soudanais.   

PHOTO/TIKA - Un voluntario de la Agencia de Cooperación y Coordinación de Turquía (TIKA) 
PHOTO/TIKA - Un volontaire de l'Agence turque de coopération et de coordination (TIKA) 

En retour, les États-Unis ont adouci la situation internationale au Soudan en retirant le pays africain de la liste des commanditaires du terrorisme et en injectant dans ses coffres en ruine deux milliards de dollars et la promesse de financement de la part de l'Arabie saoudite et des États-Unis. Fin octobre, le Soudan a reconnu l'État d'Israël, au même titre que les États-Unis et le Bahreïn, et a établi des relations diplomatiques avec l'État hébreu.  

En janvier, l'Égypte a annoncé la création d'une nouvelle base navale à Bérénice, la plus grande de la région, tout près de Suakin et de Port Soudan, ce qui constitue un avertissement clair pour Ankara. L'Égypte a accepté l'ordre de Suakin, et a clairement indiqué qu'elle était prête à protéger ses intérêts en mer Rouge, tout en incitant Khartoum à prendre l'initiative diplomatique au Soudan.   

Comme nous l'avons vu, le soutien turc à la confrérie fondée par Hassan al-Bana a été fondamental pour l'arrivée au pouvoir de Mohamed Morsi. La proximité de l'AKP, le parti d'Erdogan, avec les Frères musulmans a été un autre facteur de désaccord entre le Caire et Ankara. Jusqu'en 2015, les relations étaient complexes, se détériorant à pas de géant, mais fluides ; à titre d'exemple, l'Égypte était le deuxième plus grand bénéficiaire de l'aide au développement de la Turquie, avec un total de 559 millions de dollars.   

À l'heure actuelle, les relations bilatérales sont extrêmement complexes et laissent entrevoir des améliorations, mais comme l'a décrit un analyste bien connu au milieu de l'année, la relation entre Ankara et le Caire est morte. Ces deux pays, outre la mer Rouge, ont deux fronts encore plus pertinents ouverts au sein du réseau géopolitique régional complexe : la Libye, où le gouvernement Al-Sisi est l'un des plus solides partisans du Haftar, et la Méditerranée orientale, où la crise des hydrocarbures a éclaboussé, comme il ne pouvait en être autrement, l'Égypte, alignée sur la Grèce, Chypre, Israël et la France.  

Et c'est en Libye que la Turquie joue le jeu de la pertinence ou de la non pertinence en tant qu'acteur à prendre en compte, au niveau méditerranéen et dans le reste du continent. La tentative d'Ankara de soutenir le gouvernement de Tripoli, présentée par le gouvernement turc pratiquement comme une mission d'interposition, puisque, selon des sources officielles turques, la présence d'unités militaires turques et de mercenaires syriens n'avait pour but que d'assurer un cessez-le-feu permanent entre les deux parties, conduisant à un processus politique visant à établir la paix. Le gouvernement dirigé par Fayez Sarraj, avec sa capitale à Tripoli, a été mis en place en 2011, soutenu par les puissances occidentales et les Nations unies, afin de nommer un dirigeant unique pour le pays et de mettre fin aux combats entre Tripoli, Tobrouk et Benghazi. Les Frères musulmans avaient également choisi Sarraj comme leur candidat en Libye. Aux élections de 2012, le parti Justice et Construction, expression politique des Frères musulmans, a été la deuxième force aux élections du Congrès général national avec 10 % des voix. 

Dans l'autre moitié du pays, deux gouvernements alliés, celui représenté par le Parlement à Tobrouk et son homologue à Benghazi, la LNA (Armée nationale libyenne) du général Khalifa Haftar. Haftar, ancien colonel de l'armée libyenne pendant la guerre Toyota au Tchad, a pris le commandement de la LNA en 2014. Depuis, sa figure militaire et politique, confrontée à Tripoli, n'a cessé de croître. Avec la Russie et les EAU comme principaux alliés, elle a ajouté à sa cause le reste des monarchies du Golfe, à l'exception du Qatar, ainsi que l'Egypte et la France.   

La guerre en Libye est entrée dans une nouvelle phase en 2019, avec le début de l'offensive de la LNA sur Tripoli. Le soutien militaire et économique de la Russie et de la coalition menée par les monarchies du Golfe, la Jordanie et l'Égypte a incité Haftar à décider de mettre fin à la guerre de manière décisive en prenant Tripoli. La décision a été contestée par les Nations unies et soutenue de manière sournoise par les États-Unis par l'intermédiaire de John Bolton, qui aurait averti le général d'attaquer le plus rapidement possible.  

Les ponts entre les deux gouvernements ont été dynamisés, comme les discussions approuvées par l'ONU sur l'initiative dite 5+5 entre les responsables de LNA de Haftar et du GNA (gouvernement d'accord national) de Sarraj, afin de rapprocher les positions sur les questions militaires, les accords politiques et l'économie. Cette initiative, après trois tentatives infructueuses, est maintenant reconnue comme la base du récent accord de paix.   

Après un an de siège et malgré l'irruption de nouveaux acteurs en Libye, et la pandémie de SRAS COV 2, Halifa Haftar est repartie à l'offensive à Tripoli en avril 2020. Cette fois, le président Sarraj, soutenu politiquement par l'Italie, l'UE, les États-Unis et les Nations unies, a bénéficié du soutien militaire de la Turquie et du Qatar. L'objectif de l'offensive était à nouveau de prendre Tripoli, de renverser le gouvernement Sarraj et d'imposer un gouvernement dirigé par le général Haftar. 

REUTERS/ZOHRA BENSEMRA - El presidente de Senegal, Macky Sall, recibe a su homólogo turco Erdogan en Dakar, Senegal, el 28 de enero de 2020  
REUTERS/ZOHRA BENSEMRA - Le président du Sénégal Macky Sall accueille son homologue turc Erdogan à Dakar, Sénégal, le 28 janvier 2020

Après avoir fait irruption dans la périphérie de Tripoli le 27 avril, et bien qu'il n'ait pas réussi à entrer dans la ville, le 28, Khalifa Haftar s'est déclaré le seul dirigeant de la Libye, dénonçant l'accord de 2015, soutenu par l'UE et les États-Unis, par lequel les Nations unies ont sanctionné la création d'un gouvernement à Tripoli. Sarraj avait détruit le pays, et donc, avec sa victoire, cet accord appartenait au passé. Il a annoncé que ses plans à court terme comprenaient la formation d'un nouveau gouvernement et la reconstruction des deux institutions qui doteraient le pays d'une nouvelle structure gouvernementale et d'infrastructures qui rendraient possible la reconstruction de la Libye.   

Dans le même temps, le gouvernement de Sarraj a continué à résister, dénonçant en même temps que l'Haftar bombardait la ville sans discernement, dans une vaine tentative d'intervention des puissances occidentales, qui s'est intensifiée avec l'intervention de 2011 qui a mis fin au gouvernement du colonel Kadhafi, et reconnaissant à plusieurs reprises leur erreur de ne pas s'être rangé du côté de l'Haftar dès le début. Certains pays comme la France n'ont jamais caché leur mécontentement à l'égard du gouvernement de Tripoli, qui détenait théoriquement le pouvoir, mais en pratique, c'est Haftar qui a eu le soutien et la puissance économique nécessaires pour s'imposer comme le leader du pays.  

En juin, le GNA et la mission militaire turque avaient arrêté l'offensive et lancé une contre-offensive sur le territoire sous le contrôle de Haftar, qui a réussi, après un siège de 14 mois, à repousser le LNA au-delà de ses positions de départ, en regagnant des points stratégiques clés et en menaçant les ressources pétrolières contrôlées de Benghazi. L'offensive n'a été stoppée que par l'intervention, camouflée en proposition de paix, à la fois de la Russie, qui a accru le déploiement de moyens militaires en faveur du Haftar, et de l'Egypte, qui a menacé d'intervenir militairement. Le 21 août 2020, les deux parties ont annoncé un cessez-le-feu. 

Le soutien militaire fourni par le gouvernement Erdogan a suivi les lignes directrices que nous avons déjà vues en Syrie et récemment dans le Haut-Karabakh, consistant à employer des mercenaires et des combattants transférés d'autres théâtres d'opérations pour finalement introduire des troupes régulières turques. Le gouvernement turc a fait passer une proposition parlementaire urgente, approuvée le 2 janvier 2020, pour envoyer une mission militaire d'un an en Libye, composée d'instructeurs, de conseillers, des forces régulières turques et d'un matériel militaire abondant. Moins d'une semaine après l'approbation de la mission, la Turquie déployait du personnel militaire dans ce pays d'Afrique du Nord. Cet envoi de troupes répondrait aux deux accords de coopération signés en novembre 2019, l'un de coopération militaire, et qui, en principe, n'impliquait pas le déploiement de troupes turques jusqu'à présent. La question des mercenaires turcs en Libye a fait sourciller les alliés occidentaux, car l'origine de ces soldats est douteuse, avec la spéculation, sans grande marge d'erreur, qu'ils appartiennent à des unités d'organisations appartenant à Daech. Début mai, les divergences entre plusieurs unités de combattants de Syrie à la solde d'Ankara, aux ordres de la GNA, ont provoqué l'abandon unilatéral des unités de mercenaires du front, arrivant à affronter les unités régulières de la GNA. Jusqu'en mai 2020, on estime que la Turquie avait envoyé entre 7 000 et 9 000 combattants de Syrie en Libye, pour soutenir le gouvernement de Tripoli, en gardant un nombre indéterminé de 3 000 à 4 000 combattants dans des camps d'entraînement, en attendant d'être déployés en Libye. De plus, bien que dans une moindre mesure, Ankara a été soutenue par des groupes armés soudanais, le Tchad et, bien qu'Ankara ait été responsable de la négation de cette hypothèse, par des unités somaliennes, entraînées par la Turquie, qui recevraient la phase finale de leur formation en Libye.  

Ce transfert de troupes a été à l'origine, au milieu de l'année, d'une offensive diplomatique auprès des Nations unies, menée par l'Egypte, qui a dénoncé les violations successives par la Turquie des résolutions du Conseil de sécurité sur les combattants étrangers.  

Bien que du côté opposé, ils n'ont pas été laissés pour compte, employant, comme la GNA, des mercenaires du Soudan et du Tchad, en plus de près de 3 000 mercenaires de la compagnie russe Wagner et d'un nombre indéterminé de combattants syriens issus des rangs d'Al-Asad.   

Les divergences d'opinion entre Ankara et Moscou en Libye sont rejointes par les États-Unis, qui ont insisté auprès d'Erdogan pour qu'il soit seul dans son aventure africaine et lui ont demandé de maintenir le cessez-le-feu. Et donc, une fois de plus sur le champ de bataille libyen, nous assistons à la représentation du paradoxe des relations russo-turques, puisque la confrontation entre les forces des deux pays en Libye est un fait qui ne semble pas influencer la collaboration entre les deux pays dans d'autres scénarios comme les Balkans ou la Syrie. Il ne semble pas non plus que cette confrontation directe en Afrique du Nord aura un quelconque effet sur les relations bilatérales entre les présidents Poutine et Erdogan.  

La relation entre la Turquie et la Russie est, comme l'a dit Churchill en 1939 à propos de la position russe sur le conflit européen naissant, une énigme, enveloppée dans un mystère. Les relations, sur le papier, ne sont pas mauvaises, la Russie maintient en Libye une position officielle de stricte neutralité, mais la vérité est qu'ils se font de plus en plus face à face sur un plus grand nombre de théâtres d'opérations, le dernier étant la guerre du Haut-Karabakh. La Turquie qui soutient l'Azerbaïdjan et la Russie, voire leurs alliés arméniens, sont tous deux membres de l'OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), afin de mettre un terme aux ambitions turco-azertes.   

Au milieu des plus importantes manifestations populaires depuis 2011 et d'une crise politique au sein du gouvernement lui-même due à la violence avec laquelle les manifestations ont été réprimées, le 16 septembre, Fayez Sarraj a annoncé qu'il quitterait son poste en octobre.  Cette annonce est intervenue à un moment où les deux parties se préparaient à établir des contacts en vue de la conclusion d'un accord de cessez-le-feu. Bien que la démission de Sarraj ait été initialement motivée par la confrontation et le licenciement de son ministre de l'Intérieur, Fathi Bashagha, l'homme d'Ankara en Libye. La démission de Sarraj, malgré les manifestations de mécontentement du gouvernement turc, a été, selon les médias français, motivée par la pression turque, qui a forcé Sarraj à réintégrer Bashagha à son poste. Cependant, Sarraj, confronté à la sensibilité de la situation, a battu en retraite, maintenant sa position de Premier ministre, tout en annonçant que les élections prévues pour mars 2021 seraient reportées à décembre de la même année, compte tenu de la nécessité de disposer de systèmes électoraux fiables qui garantissent la transparence et la sécurité de toutes les forces impliquées dans ce processus électoral. Au-delà de cette décision, il y a le cessez-le-feu avec Haftar et la nécessité de créer un climat propice pour que ce processus aboutisse à un accord de paix durable, ratifié dans un an par des élections dans tout le pays.  

Au même moment, le gouvernement de Tobrouk, dirigé par Abdullah al-Thani, le bras politique de la LNA de Haftar, a également été confronté à des protestations populaires dans les rues, encore plus virulentes qu'à Tripoli, avec une répression proportionnée à la gravité des protestations, au cours desquelles au moins trois personnes ont été tuées à Benghazi. Les conditions de vie, la guerre, l'incertitude dans un pays déchiré après 11 ans de combat avec l'espoir infini d'un cessez-le-feu pour lequel personne, pas même ses parrains, ne donne un centime parce qu'il se concrétise. Et, suivant les traces de son collègue de GNA, Al-Thani a annoncé sa démission en tant que président du Parlement de Tobrouk, dans un geste qui, sur le papier, a ouvert la voie au futur accord de paix. 

Le 23 octobre en Suisse, sous les auspices des Nations Unies, un cessez-le-feu a été signé par la GNA à Sarraj et la LNA à Haftar. L'accord, qui a commencé à prendre forme en août, a été précédé par deux réunions bilatérales au Maroc fin septembre entre des membres de l'Assemblée nationale du Maroc et des membres de la Chambre des représentants, avant de se réunir finalement en Suisse. Lors de ces négociations, la composition de certains des postes les plus élevés de l'administration du pays a été convenue, comme le gouverneur de la Banque centrale, le directeur de l'agence de lutte contre la corruption, ainsi que la composition du système judiciaire et de l'organe destiné à contrôler et à vérifier les processus électoraux dans le pays nord-africain. Parallèlement à l'accord politique, deux délégations militaires des deux parties se sont réunies en Égypte pour établir un cessez-le-feu provisoire et les conditions de sa mise en œuvre.    

L'accord final de cessez-le-feu qui a émergé de la réunion de Montreux est un document ambigu, susceptible de modifications et d'interprétation. L'ambiguïté du texte laisse, dans la pratique, les quatre acteurs les plus influents en Libye, en Turquie, en Russie, en Égypte et aux Émirats arabes unis devant le dilemme suivant : soit collaborer avec les Nations unies, en tant que garant de l'accord et promoteur de la formation d'un nouveau gouvernement unique, soit rompre l'accord et poursuivre la guerre, compte tenu du fait que l'accord est finalement intervenu après l'échec du Haftar à Tripoli et l'équilibre des forces rendu possible par l'intervention de la Turquie en faveur de Sarraj et la menace de démission du dirigeant tripolitain en septembre. La première controverse concernant l'indéfinition du texte a eu lieu le 25 octobre lorsque le ministre de la défense de GNA a déclaré que, le GNA étant le gouvernement légitime de la Libye, l'accord militaire avec la Turquie était parfaitement valable et n'était affecté par aucune des clauses faisant référence à la présence de combattants étrangers en Libye. Trois jours plus tard, le gouvernement de Sarraj a signé un accord de coopération anti-terroriste avec le Qatar.   

La première est que toutes les armées étrangères doivent cesser leurs activités et suspendre leurs missions et quitter le sol libyen immédiatement. En ce qui concerne les mercenaires, elle prévoit le départ de la Libye de tous les combattants avant le 23 janvier.   

La cerise sur le gâteau a été mise par le président Erdogan, quelques semaines avant sa visite aux troupes turques en Libye, déclarant que cet accord était loin d'être un cessez-le-feu, dans une position diamétralement opposée à celle exprimée par le reste des acteurs internationaux présents en Libye qui ont accueilli l'accord avec optimisme.   

La perspective d'un cessez-le-feu, quels que soient les doutes qu'elle suscite au sein du gouvernement turc, a conduit à l'annonce en septembre d'un premier paquet d'aide à Tripoli d'une valeur de 500 millions de dollars, destiné aux infrastructures énergétiques et à la formation et au conseil en matière de défense. Coïncidant avec le début du Forum de dialogue politique libyen en Tunisie entre GNA et LNA, Ankara a annoncé début novembre un accord pour l'extension de l'aéroport de Misrata, dont la gestion sera confiée à des entreprises turques.   

Pour Ankara, la Libye n'a pas seulement des réserves de pétrole et de gaz suffisantes pour pallier l'énorme déficit en hydrocarbures de la Turquie, elle est aussi la clé du plan complexe de la Turquie pour exploiter les réserves de pétrole et de gaz de la Méditerranée. Ce plan étend la ZEE libyenne de la Libye à la Turquie, permettant ainsi aux navires de prospection turcs d'opérer. Si Haftar était entré à Tripoli, la politique méditerranéenne de la Turquie se serait effondrée, car ce sont les alliés de la Turquie qui continueraient à exploiter les très juteuses réserves d'hydrocarbures, perdant ainsi le dessus sur la Grèce et Chypre dans les zones de la Méditerranée orientale qui sont actuellement contestées. Début 2019, le FEM (EastMed Gas Forum) a été mis en place, un forum de coopération énergétique regroupant l'Egypte, Israël, la Jordanie, la Palestine, Chypre, la Grèce et l'Italie, auquel la France a demandé de se joindre. Ces pays ont tiré la sonnette d'alarme en novembre 2019, lorsque le gouvernement turc et le gouvernement de Sarraj ont signé deux accords de coopération, l'un militaire, que nous avons déjà vu, et l'autre, qui a établi les limites des eaux territoriales des deux pays, visant à étayer la position turque en ce qui concerne les droits sur les réserves d'hydrocarbures en Méditerranée orientale. Les implications que ces traités ont eues vont au-delà des intérêts purement territoriaux limités à la zone orientale de la Mare Nostrum, et ont été déclarées nulles et non avenues par le FEM, qui ne reconnaît pas la déclaration unilatérale de la ZEE libyenne. 

Début août 2020, la Grèce et l'Egypte ont signé un accord définissant leurs ZEE en Méditerranée orientale, qui chevauchent la zone économique revendiquée par la Turquie. D'autre part, la France, dont les entreprises sont les concessionnaires des droits d'exploitation par le gouvernement chypriote, dont la ZEE est en conflit avec celle revendiquée par Ankara pour la République turque de Chypre du Nord, entité reconnue uniquement par la Turquie.  Tout cela est en attente de ce qui se passe avec la ZEE libanaise, les négociations entre Tel-Aviv et Beyrouth, qui sont pour l'instant en "stand by" ; ainsi, elle s'est positionnée contre la Turquie, partenaire de l'OTAN, y compris en matière de dissuasion militaire, en envoyant une visite de courtoisie à Charles De Gaulle dans le port de Limassol et des avions Raffale en Crète. Bruxelles se trouve devant un dilemme, étant donné que ce gisement de pétrole dans lequel la Libye s'est engagée pour payer le soutien militaire turc implique Chypre, la Grèce et la France d'une part, et l'Italie et l'Union elle-même d'autre part.   

Et c'est la France, qui a des intérêts à la fois dans le Sahel et dans la Méditerranée orientale, qui a été le plus grand grimpeur avec la Turquie ces derniers mois.  La défense des intérêts français en Méditerranée et en Afrique a été la bannière de la politique étrangère non européenne de Macron ces dernières années. Trois scénarios ont été les principaux sur lesquels le gouvernement français a travaillé, et dans les trois, il a été, de manière plus ou moins voilée, Ankara contre Paris. En Méditerranée orientale, la situation tendue entre les deux alliés a presque atteint son paroxysme en juin lorsque des navires turcs ont allumé le radar d'une frégate française avec leurs systèmes d'armes lors d'une inspection de routine dans le cadre de l'opération Sea Guardian de l'OTAN dans les eaux libyennes.  

Jusqu'alors, les affrontements entre les deux pays sur la question des hydrocarbures en Méditerranée, dont les droits d'exploitation ont été vendus à des sociétés françaises, n'avaient pas dépassé le stade des avertissements diplomatiques et des mesures de pression visant plus à montrer du muscle à leur rival qu'à menacer d'une intervention militaire. 

Les attaques diplomatiques entre les deux chancelleries n'ont pas cessé depuis lors, et Macron n'a pas non plus cessé de faire pression sur l'UE concernant les relations entre Bruxelles et Ankara. A l'occasion de la réunion MED7, la France, alignée sur la Grèce, a dénoncé une nouvelle fois les manœuvres turques en Méditerranée orientale, accusant le gouvernement Erdogan d'agir unilatéralement sur la question des hydrocarbures et de manière irresponsable dans les crises de réfugiés, et exhortant le groupe des sept pays méditerranéens de l'UE, solidaire de la Grèce, à rompre les relations avec la Turquie dans la zone méditerranéenne, ce qui entraînerait l'exclusion en tant que partenaire préférentiel dans les accords économiques régionaux. La pression française a conduit à une prolongation d'un an des sanctions de l'UE contre la Turquie à la fin octobre, d'autres sanctions étant réservées pour le sommet européen de décembre.  

PHOTO/REUTERS - Vladimir Putin, President of Russia, and Recep Tayyip Erdogan, President of Turkey 
PHOTOS/REPORTES - Vladimir Poutine, Président de la Russie, et Recep Tayyip Erdogan, Président de la Turquie 

Les relations bilatérales entre les deux pays au cours des deux derniers mois ont été une concaténation de griefs entre insultes et menaces. Des questions telles que les caricatures de Mahomet, les lois visant à combattre le fondamentalisme islamique et le conflit du Haut-Karabakh ont été une source de frictions. Selon les données de la Banque mondiale, en 2018, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays était similaire, soit environ 14 milliards de dollars par an répartis à 50/50 entre les deux pays.   

Le point de côté a été le retrait de l'ambassadeur français en Turquie après que le président Erdogan ait appelé au boycott des produits français et suggéré au président Macron la nécessité d'une thérapie mentale. 

Le tournant a été l'expansion souterraine de la Turquie dans le Sahel, l'arrière-cour de Paris en Afrique.  

Dans cette région stratégique, le Niger, sur le flanc sud-ouest de la Libye, a complété par un accord avec la Turquie l'accord de coopération initié en janvier pour le développement des infrastructures géominières nigérianes, gérées par le MTA, l'agence gouvernementale turque pour le développement et l'exploitation des ressources minières, lors de la visite du ministre des affaires étrangères Çavusoglu à Niamey en juillet pour le développement des infrastructures d'énergie, de communication et de développement agricole gérées par TIKA, ainsi qu'un accord de coopération militaire axé sur la formation d'unités antiterroristes, pour faire face à Boko Haram.  

Mais c'est au Mali, où la France mène depuis 2013 les opérations militaires contre Al-Qaida au Maghreb islamique et les organisations nationalistes opérant entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, qu'un autre affrontement franco-turc s'est produit indirectement. La France a accusé la Turquie d'être derrière le coup d'État du mois d'août, qui a déposé le président francophile Ibrahim Boubacar Keïta. Ces accusations ont été confirmées par la visite de Mevlut Çavusoglu au Mali à la mi-septembre pour montrer son soutien à la nouvelle junte gouvernementale issue du coup d'État. L'armée a justifié l'intervention au vu de la croissance des organisations djihadistes et des demandes de la société malienne pour des solutions politiques, puisque la situation actuelle est la confirmation de l'échec de la solution militaire dirigée par la France. Pour les citoyens du Mali, le pays était de facto un protectorat français où le terrorisme menace les intérêts de Paris. Le colonialisme se déguise en intervention humanitaire. Et c'est dans ce type de scénario que la Turquie est la plus performante. 

L'objectif le plus clair de la Turquie est, apparemment, le contrôle des ressources énergétiques, en particulier en Libye. Apparemment, parce que, comme nous l'avons vu, en ce moment, le jeu décisif pour la Turquie est celui qui joue pour le contrôle de la Méditerranée orientale et par extension de ses ressources. Non seulement sur la base du contrôle des différentes ZEE méditerranéennes ou de l'utilisation coercitive de la force, mais aussi avec une approche indirecte du théâtre d'opérations méditerranéen par la mer Rouge et la route du canal de Suez qui, comme nous l'avons vu, concentre 15 % du volume commercial mondial. La stratégie de 2019, Mavi Vatan, un peu comme Blue Nation, culmine l'idée turque de contrôle de la mer et remplace Stratejik Derinlik, Strategic Depth, d'Ahmed Davutoglu.  

Dans le cadre de cette idée de "soft power", la Turquie essaie d'exploiter le facteur religieux et la coopération en faveur de ses objectifs géostratégiques, dans ce cas le rôle de TIKA dans la région est très pertinent. En raison de l'ampleur des missions qu'elle dirige, Somalie, Yémen, Soudan, ainsi que de sa capacité à agir sans ignorer le facteur militaire, en maximisant les résultats et en assumant peu de risques. TIKA n'est rien d'autre que la pratique de la stratégie turque conçue par Davutoglu, zéro problème avec les voisins, déguisée en coopération internationale et en charité, l'un des cinq piliers de l'Islam. De même, le soutien aux différentes branches locales des Frères musulmans a permis à la Turquie de pénétrer au niveau social et de tisser des réseaux de clientélisme et de dépendance même dans des pays éminemment laïques comme la Libye, où la fraternité n'a jamais vu le jour, mais qui représente actuellement le pouvoir politique dans au moins la moitié du pays. En gros, cette explication sert à illustrer de manière très générale la méfiance et l'animosité que les missions menées par TIKA génèrent chez les concurrents de la Turquie, par opposition à la vision de l'Islam des monarchies du Golfe ou dans des pays théoriquement laïques, comme l'Egypte.