Le conflit Libyen : un danger pour l'Europe et l'Espagne

Après une décennie de conflit, Josep Borrell est arrivé en Turquie en juillet dernier pour s'occuper de la situation en Libye
Mevlut Cavusoglu y Josep Borrel

AFP / MINISTÈRE TURC DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES / CEM OZDEL  -   Le ministre turc des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu (à droite) et le haut représentant de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Josep Borrell Fontelles (à gauche) posent pour une photo avant leur rencontre à Ankara le 6 juillet 2020

La situation actuelle dans le pays africain est une grande tension entre Ankara et Bruxelles en raison de la confrontation déjà existante entre la Turquie et la France, qui soutiennent différentes parties dans le conflit armé. Ces tensions se sont accrues depuis que le pays français a récemment signalé qu'un de ses navires, sous mandat de l'OTAN, était menacé par des navires de guerre turcs sur les côtes libyennes. 

L'actuel conflit libyen est né de l'instabilité politique causée par le vide du pouvoir suite à l'assassinat de son ancien leader et dictateur, Mouammar sur Khadafi (ci-après Khadafi), en octobre 2011. Après son renversement, soutenu par des pays tels que l'Espagne, le Royaume-Uni ou le Danemark, l'opposition libyenne et d'autres forces politiques se sont révélées incapables de former un gouvernement stable et de restructurer les caisses publiques, de résoudre les problèmes de sécurité du pays ou de créer un cadre juridique qui servirait à garantir la réconciliation des forces antagonistes du pays.

Cette division interne du pays s'est aggravée en 2014 et a entraîné le déclenchement de la deuxième guerre civile libyenne, qui a opposé les groupes qui s'étaient auparavant unis pour empêcher le maintien de Gadafi au pouvoir. Sans ennemi commun, les différences entre les factions sont émergées. Le général Khalifa Haftar (ci-après Haftar) a tenté de dissuader le séjour - unilatéralement prolongé - des Frères musulmans au pouvoir et a lancé, en parallèle et avec le soutien de l'Armée nationale libyenne (LNA), l'opération Dignité afin d´éliminer la présence de groupes islamistes et terroristes fidèles au gouvernement. Bientôt, d'autres groupes militaires armés se joignent à la cause de Haftar et la coalition Libyan Dawn est née.
 

Comisión Militar Conjunta de Libia
PHOTO/AFP - Les membres de la commission militaire mixte libyenne se réunissent pour des discussions à Ghadamès, une oasis désertique à quelque 465 kilomètres au sud-ouest de la capitale Tripoli, le 2 novembre 2020

En juin 2014, des élections au Parlement libyen ont eu lieu et bien que le résultat ait favorisé l'Aube libyenne, les députés du Congrès général ont refusé de renoncer à leur poste. L'État islamique (ci-après ISIS) a profité de ce fossé politique pour mobiliser les forces syriennes et irakiennes en Libye. Prévoyant le résultat désastreux et avec plus de volonté que de succès, les Nations Unies (ONU) ont lancé la Mission de soutien des Nations Unies en Libye (UNSMIL) et ont créé le Gouvernement d'accord national (GNA), un exécutif de transition composé initialement de délégués des deux parties. Le GNA a été démis de ses fonctions par le Congrès général et la Chambre des représentants. Malgré cela, elle reste le seul gouvernement libyen reconnu par l'ONU. La réalité est que la lutte pour le pouvoir entre le GNA, Libyan Dawn et l'ISIS se poursuit et plonge l'État libyen dans une crise profonde aggravée par la division territoriale. À l'heure actuelle, la Libye est un État de non-droit incapable de garantir la sécurité de ses citoyens, favorisant l'ingérence de pays tiers et devenant en même temps une source d'opportunités pour le terrorisme et le crime organisé.

Un État en faillite à notre frontière a

En 2017, la chaîne de télévision américaine CNN a publié un documentaire de recherche dans lequel la vente de personnes sur le territoire libyen était montrée à plusieurs reprises avec but d'esclavage ou de prostitution, selon le sexe. Ce contenu a déclenché une alarme internationale sur les continents africain et européen : le président nigérian Mahamadou Issoufu a exigé une enquête de la Cour internationale de justice, et le président français Emmanuel Macron a convoqué une réunion d'urgence du Conseil de sécurité des Nations unies.

Malgré les preuves vidéographie et la confirmation fournies par des agences telles que l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), la réaction des dirigeants libyens a été de discréditer ces allégations.  Tareq Shanpur - Directeur général du département de la sécurité maritime du ministère libyen de l'intérieur - a déclaré que « La vidéo de la traite des esclaves en Libye diffusée par CNN est un faux et un film hollywoodien ». La Libye est victime de l'immigration illégale et [...] fait l'objet d'une campagne systématique de la part des pays étrangers et des organisations de défense des droits de l'homme. ...] Certains pays européens s'efforcent de nuire à la Libye avec l'aide de traîtres libyens.
 

Migrantes en Libia
PHOTO/REUTERS - Des migrants sont vus après avoir été interceptés par le ministère libyen de l'intérieur GNA avant de tenter un voyage vers l'Europe, à un point de contrôle de sécurité dans la ville de Khoms, en Libye, le 30 mai 2020

Le refus du directeur général est la conséquence de l'incapacité de l'ANG à exercer efficacement son pouvoir sur l'ensemble du territoire libyen et souligne une réalité qui persiste encore aujourd'hui : la Libye est un État en déliquescence et, en tant que tel, il facilite non seulement l'ingérence de pays tiers, mais aussi celle de groupes de mercenaires et la mafia. Ce sont précisément ces derniers qui font la promotion du trafic des gens. C'est le cas du port de Zawiya, où se trouve le plus important site pétrolier de l'ouest de la Libye. Précisément, le président du département de la sécurité de cette raffinerie - Mohammed Khushlaf, également connu sous le nom d'Al Qasseb - est celui qui contrôle le port et qui permet à des personnes comme Abdurahman Al Milad Aka Bija - chef des garde-côtes de la Zawiya - de se consacrer au trafic des personnes tant pour but l'esclavage et la prostitution que pour la promotion de l'immigration clandestine vers une Europe qui se trouve à moins de 200 milles nautiques. L'absence d'entités étatiques telles que l'Autorité nationale libyenne du pétrole (NOC) pour contrôler les ventes de pétrole à Zawiya ou la corruption ignorée des garde-côtes libyens sont des exemples, une fois de plus, d'une Libye brisée.

La Libye a toujours eu un taux d'immigration élevé. Avant la chute de Khadafi, de nombreux migrants se sont installés dans le pays libyen. Cependant, une Libye anarchique et détruite est devenue une zone de transit vers l'Europe. L'immigration, en particulier celle des réfugiés, n'est pas un problème en soi. Le problème se pose lorsqu'il arrive, promu par la mafia, sans contrôle et illégalement. Face à l'explosion d'un conflit au Moyen-Orient ou au Maghreb, la Libye pourrait devenir la porte la plus accessible vers l'Europe et provoquer une crise migratoire comme cela s'est produit en 2015.
 

Migrantes libia
PHOTO/REUTERS - Des migrants font la queue pour recevoir des colis alimentaires distribués par le HCR suite à l'apparition d'une maladie à coronavirus (COVID-19) à Tripoli, en Libye, le 12 mai 2020
Dépendance à l'égard des ressources énergétiques

Á la fin de 2018, les réserves de pétrole brut de la Libye étaient estimées à 48 milliards, ce qui en faisait le neuvième pays au monde et le premier pays d'Afrique, avec 38 % des réserves africaines. Considérant que seulement 25 % du territoire libyen a été exploré pour les hydrocarbures, ces ressources continuent à former un scénario très positif à long terme. Environ 95 % des recettes d'exportation proviennent du secteur de l'énergie, où le pétrole et le gaz naturel dominent. Les énergies renouvelables sont totalement ignorées, malgré le grand potentiel de ce pays - en particulier l'énergie solaire et éolienne. 

La grande richesse énergétique de ce pays est très attrayante pour les tiers. D'une part, la dépendance de l'Europe à l'égard des importations de pétrole brut et la proximité de la Libye avec le continent européen géographique rendent les transactions énergétiques moins coûteuses. D'autre part, la Libye produit l'un des meilleurs bruts du monde, facile à traiter et pauvre en soufre.

L'Espagne - par le biais de Repsol - est l'un des principaux producteurs de pétrole en Libye, avec Eni - une société italienne. Ces deux entreprises européennes ne sont pas les seules présentes sur le territoire libyen, on trouve également BASF - une entreprise allemande - et BP - appartenant au Royaume-Uni - entre autres. Cependant, si l'on regarde vers l'avenir, il est très probable que l'un des plus grands producteurs sera Turkish Petroleum - après la grande aide que la Turquie apporte au GNA à Tripoli - ce qui dénote l'importance du soutien des pays tiers dans la défense de leurs propres intérêts. 
 

Petróleo Libia
AP/HUSSEIN MALLA - Raffinerie de pétrole de Ras Lanouf dans l'est de la Libye

Il est difficile de trouver des données au-delà de 2018, en particulier les chiffres actuels des exportations. Le 18 janvier 2020, NOC a annoncé que les perturbations avaient coûté au pays quelque 800 000 barils par jour ou plus 100 milliards de dollars à partir de 2016. Cette dépendance aux hydrocarbures conduit le pays à des niveaux élevés d´inflation, à une dépréciation de la monnaie locale et à une augmentation de la dette publique. La crise en Libye a eu un effet non seulement sur le pays, mais aussi sur la région et les pays européens qui dépendent de ces ressources.

En outre, la récente crise du Coronavirus et la montée de conflit en Libye laissent présager une hausse des prix des produits pétroliers en 2020-21. En attendant, l'Italie est probablement le pays le plus touché par cette crise, suivie par l'Espagne, qui devrait être reconnaissante de l'énergie de diversification poursuivie depuis la Stratégie de sécurité nationale (SSN) de 2011. À moyen terme et du point de vue énergétique, il est probable que la Turquie obtienne des concessions en Libye. Il ne serait donc pas rare que la Turquie, une fois la guerre terminée, puisse influencer les politiques énergétiques libyennes. À court terme, les pays tiers ayant des intérêts dans la région tentent également d'influencer la Libye. La Russie continuera à utiliser des mercenaires pour empêcher la reprise de l'énergie, tandis que d'autres pays producteurs - par exemple : les Émirats arabes unis ou l'Arabie saoudite - seront au courant de la situation. D'autre part, l'UE continuera à essayer de faire pression sur la reprise de la production pour démontrer son soutien au gouvernement de Tripoli et à ses propres intérêts.
 

Petróleo Libia
REUTERS/AIDAN LEWIS - Champ pétrolier d'El Feel près de Murzuq, Libye
L'ISIS aux portes de l'Europe 

Pendant la révolution de 2011, les groupes djihadistes salafistes n'ont pas été les principaux moteurs ou initiateurs du soulèvement. Cependant, ils ont fait partie des forces qui ont combattu Khadafi et ont pu utiliser le vide du pouvoir comme une opportunité de prendre le contrôle du pays. 

Malgré la grande diversité des milices présentes en Libye, les groupes terroristes islamiques ont pu s'infiltrer et se maintenir au sein de la population grâce à un certain nombre de facteurs. Premièrement, la détérioration de la politique nationale et le manque d'opportunités économiques ont forcé de nombreux jeunes à rejoindre leurs rangs. Un autre facteur déterminant a été l'absence d'une armée nationale capable de maintenir la sécurité du pays et le contrôle de ses frontières. La révolution a laissé la Libye sans armée et avec l'une des plus grandes réserves de systèmes de défense aérienne portables et d'armes conventionnelles. Enfin, l'instabilité politique et le manque de sécurité ont fait de la Libye une destination attrayante pour les djihadistes étrangers qui souhaitent interagir avec des dirigeants de haut rang et passer d'un front à l'autre.

Malgré la présence d'un large éventail de groupes islamistes, la principale menace pour l'Europe est l'ISIS. Cette organisation a dominé la ville de Syrte de juin 2015 à décembre 2016, date à laquelle ils ont été expulsés. En février 2018, elle a affirmé - par le biais de son magazine Amaq - être responsable d'une attaque contre les troupes du maréchal Haftar. Ses dernières actions suggèrent que pour le moment, sa stratégie n'est pas de prendre le pouvoir dans des zones très peuplées comme il l'a fait en Syrie, mais plutôt de générer un sentiment général d'insécurité sur l'ensemble du territoire. 

L'instabilité générée par ce conflit pourrait conduire à une nouvelle vague de violence qui renforcerait la position du terrorisme. Ce scénario constituerait une menace pour l'Europe pour deux raisons : premièrement, les routes migratoires vers le continent européen sont un point d'entrée illégal permettant à des individus radicalisés de perpétrer des attentats ou de se livrer à d'autres activités subversives au nom de l'ISIS ; deuxièmement, la Libye offre, depuis le sud du pays, un accès presque imminent à des personnes d'Afrique subsaharienne - principalement des migrants - pour recruter des combattants.
 

Comisión Militar conjunta libia
PHOTO/AFP - Photo de groupe des membres de la commission militaire mixte libyenne à Ghadames​​​​​​
Conclusion 

Une réalité ignorée peut devenir une menace future. Compte tenu du déclin de la Libye en une décennie et de sa situation actuelle, on peut prédire que le chemin de la stabilité et de la mise en place d'un régime renforcé est loin d'être tracé. Le choc des intérêts stratégiques, qui se traduit par l'ingérence de puissances extérieures soutenant l'une ou l'autre partie, empêche la réalisation d'un accord pour la réussite d'une transition pacifique et démocratique. 

Un pays dont la force est sa richesse en hydrocarbures est confronté à de graves menaces et défis au niveau national qui empêchent la stabilité d'exploiter pleinement son potentiel. En ce sens, les affrontements entre le LNA et le GNA maintiennent le pays divisé. La compétition pour le pouvoir politique inclut des acteurs qui encouragent la violence, comme l'ISIS, dans le but d'étendre leur influence par la terreur et l'insécurité. Une conséquence directe de cette situation est l'existence d'un réseau de traite des êtres humains, un fait qui perdure jusqu'à ce jour et qui met en évidence la nécessité d'adopter un appareil de sécurité capable de réorienter la tendance actuelle.

La Libye représente un scénario plein de complexités et d'incertitudes qui ne laisse pas l'Union européenne indifférente, en particulier les pays frontaliers comme l'Italie ou l'Espagne, tous deux dépendants de ses ressources. L'insécurité et le manque de stabilité sont le résultat des menaces mentionnées, qui deviennent les leurs, à la fois directement et indirectement. C'est pourquoi il est nécessaire d'essayer d'éviter de nouvelles frictions par le dialogue et la coopération, qui sont tous deux essentiels à l'évolution positive du conflit. 

Préparé par l'équipe d'analyse du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord (María Muñoz, Valeria Nadal, Javier Ochoa, Nereida Pérez et Jimena Puga)