Salam Kawakibi sur la guerre en Syrie : "C'est la plus grande catastrophe humanitaire depuis des siècles"

Le directeur du Centre arabe de recherches et d'études politiques de Paris analyse les causes et les perspectives du conflit syrien
Salam Kawakibi

 -   Salam Kawakibi

Une décennie s'est écoulée depuis le début de la guerre en Syrie et la situation est encore loin d'être résolue. La situation économique, mais surtout la situation humanitaire, est à un point catastrophique. Depuis le début du conflit, la monnaie syrienne a été dévaluée jusqu'à 99%, et déjà, loin de mourir à cause de la guerre elle-même, la population syrienne meurt de faim en raison de la rareté des ressources. L'une des causes fondamentales qui a amené la guerre à ce point est la manipulation du message islamiste par les secteurs les plus radicaux, selon le directeur du Centre arabe de recherches et d'études politiques de Paris (CAREP), Salam Kawakibi. "Dix ans après le début du conflit, le peuple syrien ne voit pas la lumière au bout du tunnel". Par ces mots, Salam Kawakibi souligne dans cette interview le déséquilibre du conflit et le rôle fondamental qu'a joué et que continuera de jouer l'ingérence des pays étrangers.

Quel est le rôle du Centre arabe de recherche et d'études politiques à Paris (CAREP) ?

Le centre est très récent. Nous sommes à Paris depuis deux ans. Nous sommes une association française à but non lucratif, mais nous avons aussi le Centre arabe de recherche et d'études politiques de Doha, présidé par l'intellectuel arabe palestinien Azmi Bishara, comme partenaire principal et support accadémique et matériel. Ce centre de Doha a des antennes à Washington, Beyrouth, Tunis, Amman et bientôt à Madrid.

Notre vocation principale à Paris est d'essayer de rapprocher la recherche en sciences sociales des deux rives de la Méditerranée et de renforcer la reconnaissance mutuelle du savoir. Des chercheurs des deux rives de la Méditerranée développent des relations scientifiques et intellectuelles entre l'Europe et les pays arabes.
Ainsi, le Centre vise à développer la recherche en sciences sociales et humaines; sur le monde arabe par des chercheurs européens et sur l'Europe par des chercheurs arabes.

L'objectif est de combler l'énorme fossé entre les communautés de recherche méditerranéennes et européennes. Notre objectif est d’encourager à l’élaboration des accords scientifiques et intellectuels, de développer le dialogue sur les questions conflictuelles, notamment celles liées à l'intégration, à la migration, au terrorisme et à la religion. Parce que maintenant, avec ce qui se passe en Europe, l'Islam est très mal perçu. En fait, il y a beaucoup de confusion entre les appartenances religieuses et politiques. 

Deux principes nous sommes très chers : la démocratisation de tous les pays arabes et le droit des peuples à l'autodétermination, notamment le peuple palestinien. Ce sont deux valeurs auxquelles nous sommes très attachés. Ainsi, nous essayons dans notre travail de promouvoir la culture démocratique et la culture des droits humains

Guerra de Siria

Comment des centres comme celui que vous dirigez peuvent-elles aider dans le conflit syrien ?

Nous développons des programmes de recherche sur les transitions démocratiques dans le monde. Dans ce cadre, nous étudions les expériences qui peuvent être utiles pour les Arabes. La démocratisation en Espagne et au Portugal représente pour nous des cas de recherche. Cette recherche peut s’etendire vers l’Europe centrale et de l’Est pour comprendre comment ces pays ont réussi à sortir pacifiquement de la dictature et à développer un système démocratique malgré tous ses défauts. A partir de ces études comparatives, nous essayons donc de voir comment elles peuvent aider les Syriens principalement, mais aussi d'autres Arabes, d'autres pays qui traversent la même épreuve, à savoir la transition démocratique. 

Nous avons également dans nos objectifs la volonté de rapprocher les points de vue. Bien entendu, nous n'avons pas l'intention de mettre le bourreau et la victime sur la table pour qu'ils se réconcilient. Le bourreau est un bourreau. Il doit payer pour ses crimes devant une cour de justice. Cependant, comme il existe de nombreuses divisions dans les points de vue, dans les idéologies entre les islamistes d'une part, les libéraux d'autre part, la gauche et l'islam modéré, nous essayons toujours d'organiser des dialogues entre ces acteurs politiques qui ont en commun la volonté d'établir un système démocratique dans cette région.

Guerra de Siria

10 ans après le début du conflit syrien. À votre avis, où se trouve le conflit en ce moment ?

C'est une situation figée. Il n'y a pas de guerre et il n'y a pas de paix. C'est une situation très, très étrange. Chaque jour, des gens meurent de faim, de maladie, de bombardements sporadiques et d'attentats. Il y a un manque de sécurité. Il y a aussi la question du remodelage démographique du pays. Il y a plus de 12 millions de Syriens déplacés, 7 millions hors de Syrie et le reste à l'intérieur du pays. Ils connaissent une situation humanitaire catastrophique qui n'est pas due aux sanctions internationales, mais principalement à la corruption endémique du système politique.

Elle est également due au contrôle par le clan du régime de toutes les importations alimentaires et de tout ce qui concerne le pétrole. La livre syrienne a perdu 98% de sa valeur. En Syrie, plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Maintenant, il y a des gens qui vendent leurs enfants sur le marché public afin de pouvoir nourrir le reste de la famille. Dans cette situation catastrophique, la force régionale et internationale ne trouve aucune urgence à trouver une solution pour cette catastrophe humaine.

Il est important de savoir que la Syrie se trouve à trois heures de vol de Madrid, Paris et Rome. Nous sommes aux portes de l'Europe. L'Europe a déjà connu en 2015 une vague de réfugiés en provenance de Syrie. Aujourd'hui, il y a 4 millions de réfugiés dans les camps dans le nord de la Syrie qui représentent une potentielle nouvelle vague prochainement.

Ces derniers peuvent être candidats pour venir en Europe s'ils ne trouvent pas une vie décente et digne pour retourner chez eux. Ce qui est très dangereux, c'est que Bashar al-Assad a officiellement déclaré qu'avec le départ de ces millions de Syriens, la société syrienne est devenue homogène. C'est une phrase qui nous rappelle le discours d'Adolf Hitler en 1933, lorsqu'il parlait de l'homogénéité de la société allemande après l'avoir nettoyée de tous les éléments étrangers. Aujourd'hui, au XXIe siècle, nous parlons d'une société homogène parce qu' elle a été privée de la moitié de ses membres. Les réfugiés qui sont en Europe ne sont pratiquement pas autorisés à rentrer chez eux. Tout est fait pour les empêcher de revenir, car ils sont considérés comme des opposants ou des proches des opposants.Dès lors, le régime ne veut plus d'eux. Et pour renforcer cette séparation radicale, ils seront interdits de vote en étant à l’étranger. Même si les élections en Syrie depuis 1963 ne sont que des manifestations de plébiscite d’un candidat ou un parti unique. 

Les résultats des élections présidentielles en Syrie des Assad’s atteignent les 99%. Tout en soulignant que les électeurs boudent massivement les urnes qui peuvent être remplit  avec des bulletins qui portent des noms des morts. La situation est vraiment catastrophique à tous les niveaux et surtout avec l’absence d’une volonté internationale pour mettre fin à ce désastre.

Guerra de Siria

Pensez-vous que la coalition internationale peut ou doit faire un effort plus important pour sortir la Syrie de cette situation ?

Je peux dire qu'ils peuvent – et doivent -  faire quelque chose, pas plus, car ils n'ont rien fait pour faire plus. Aujourd'hui, deux forces occupent la Syrie et soutiennent le régime qui s'y trouve, et ce sont l'Iran et la Russie. L'Iran est intervenu directement en 2013. La Russie est intervenue directement en 2015. Ils ont bombardé des civils, ils ont occupé des villes et des villages avec la participation des milices paramilitaires sectaires que les Iraniens ont amenées d'Irak, du Liban et d'Afghanistan également. La Russie et l'Iran, maintenant, sont les maîtres. Ils sont propriétaires de l'endroit et ils sont en concurrence. La Russie ne peut plus investir pour reconstruire un pays qui est complètement en ruines. Les Russes ont besoin que l'Union européenne investisse dans la reconstruction de la Syrie. 

L'Union européenne a maintenant la possibilité non seulement de payer, comme elle l'a toujours fait, pour des œuvres humanitaires sans avoir son mot à dire. L'Europe doit payer. Mais seulement si elle joue un rôle politique. Quel doit être ce rôle ? Il s'agit d'accompagner une transition politique vers la démocratie en respectant les résolutions du Conseil de sécurité et, en particulier, la résolution de 2054 à laquelle tout le monde a adhéré mais qui n'a jamais été appliquée. L'Europe a une carte à jouer et c'est maintenant la reconstruction. La conditionnalité cette fois doit être la reconstruction contre la transition. Mais, malheureusement, il n'y a pas de politique étrangère européenne unifiée, il y a la France, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne. Il y a l'Europe de l'Est et l'Europe centrale. Chaque pays gère ses relations extérieures d'une manière totalement différente. 

A Bruxelles, l'Union européenne impose des sanctions au régime syrien. Ces sanctions ne sont pas du tout respectées par des membres tels que la Bulgarie, la Roumanie, la République tchèque, l'Autriche et la Pologne. L’Europe est un nain politique dans le domaine des affaires étrangères. La négociation doit maintenant se faire avec ceux qui contrôlent le régime. Le régime n'est plus souverain. Le régime ne contrôle plus son propre État. Nous devons négocier avec la Russie et l'Iran, Il faut engager les négociations avec l’Iran sur l’ensemble de ses ingérences régionales alors que l'Iran sème le chaos, la terreur et la guerre dans toute la région. Au Liban, au Yémen, dans le Golfe, en Syrie, en Irak. Il faut encourager l'Iran à devenir un État responsable, pas un État voyou, pas un État qui soutient le terrorisme. 

Il faut aussi négocier avec la Russie. Reconnaître le rôle de premier plan que joue la Russie sur la scène internationale aidera à satisfaire l’orgueil de Moscow. Pour le moment, ce pays est un élément de déstabilisation dans la région et il participe activement à la répression massive de la population en Syrie. Le bombardement russe avec une stratégie inspirée de la Seconde Guerre mondiale, le tapi de bombardement, a causé la mort de dizaines de milliers de civils syriens. Cette négociation n’empêchera pas la justice internationale de faire son travail dans le long terme. A court terme, il vaut mieux négocier avec les occupants de la Syrie pour trouver une solution pacifique. 

D'autre part, nous avons la Turquie, qui occupe une partie du nord de la Syrie. La Turquie doit également être rassurée sur sa sécurité par rapport aux forces kurdes du PKK. En même temps, elle doit abandonner sa répression et son occupation des zones kurdes à l'intérieur de la Syrie. La question kurde en Turquie est très complexe. Les menaces pour la sécurité nationale ont complètement pris le dessus sur la gestion politique turque. C'est tout à fait plausible. À l'intérieur de la Syrie, les Kurdes syriens doivent rejoindre la nation composée de divers groupes ethniques et abandonner cette alliance avec le PKK turc. Et leurs demandes légitimes d'autonomie, de reconnaissance de leur culture, de leur langue, de leurs aspirations politiques doivent être reconnues par l'ensemble de la population syrienne sans que les forces régionales interfèrent.

Guerra de Siria

La Turquie est l'un des pays qui a causé le plus d'instabilité dans la région.  Quel pourcentage de culpabilité peut être attribué à la Turquie dans le conflit syrien ?

Je devais me faire l'avocat du diable. La Turquie est intervenue en Syrie au début de la révolution pacifique avec des visites diplomatiques du ministre des Affaires étrangères à Bachar al-Assad pour le convaincre de réformer un peu sa politique en échange d'une aide inconditionnelle du gouvernement turc. Les relations entre le régime syrien et le gouvernement dirigé par Erdogan, avant que ce dernier ne devienne président et même lorsqu'il l'est devenu, étaient très bonnes. 

Le président syrien et les vacances passées avec la famille Erdogan ont rendu les relations entre les deux gouvernements très développées. Maintenant, avec l'éclatement du soulèvement populaire en Syrie et l’échec de laa tentative turque de jouer l'intermédiaire au début, l’a amené à choisir de soutenir l'opposition, il faut aussi noter qu'il y a environ 4 millions de réfugiés syriens en Turquie. Ce n'est pas un petit nombre. La Turquie est le seul pays voisin à avoir accueilli dignement les réfugiés syriens. Pas comme au Liban et en Jordanie où ils sont entassés dans des camps fermés.

La Turquie a essayé dans cet "espace ouvert" d'avoir son rôle, de préserver ses intérêts, de protéger ses pions, de manipuler certains groupes rebelles  pour qu'ils  combattent contre les forces kurdes et non contre le régime en place. Cela a un peu brouillé les cartes. Enfin, il y a eu l’ingérence directe de son armé.

La présence militaire des forces turques a contribué à protéger 4 millions de réfugiés dans le nord-ouest des bombardements quotidiens. En revanche, elle a déplacé des Kurdes de certains localités sous prétexte qu’ils soutiennent le terrorisme du PKK. C'est quelque chose de très complexe. Malheureusement, il n'y a pas de noir et blanc. Il n'y a pas de situations tranchées à analyser logiquement. Les pays qui ont le plus déstabilisé la Syrie, qui ont causé le plus de morts en Syrie, sont la Russie et l'Iran. Il n'y a aucune comparaison possible avec la Turquie. 

Sur le sol syrien nous pouvons noter la présence de plusieurs forces étrangères : Israël, la Russie, l’Iran, les Etats Unis et la Turquie. Avec ces forces régulières, il y a les milices paramilitaires russes, libanaises et irakiennes ainsi que les bandes armées locales liées au régime etc… 

Guerra de Siria

Il est difficile de prévoir quand la fin de la guerre aura lieu. Mais pensez-vous que la fin de la guerre est proche ou que le conflit va durer encore longtemps ?

Je suis partagé entre le désir personnel de voir un terme à ce conflit le plus rapidement possible, d’un côté et  l'analyse objective et rationnelle qui ne voit pas de fin à ce conflit. La situation va donc se figer. Tant qu'il n'y aura pas une déflagration d'actes terroristes provoqués par le désespoir, par la famine, par la radicalisation qui gagne de plus en plus de terrain, et tant qu'il n'y a pas de danger de flux migratoires massifs vers l'Europe, celle-ci ne bougera pas. 

Les gens se radicalisent lorsqu'ils n'ont aucun espoir, lorsque tout leur est fermé. Il y a 5 millions d'enfants syriens qui sont nés au cours des 10 dernières années de guerre. Ils n'ont connu aucune école ni vie normale. Vous avez une population traumatisée. Des personnes qui vivent dans des tentes depuis 10 ans. Il s'agit de la plus grande catastrophe humanitaire depuis des siècles. Tout cela, si il ne conduit pas à la radicalisation et si cela ne conduit pas à des actes de terrorisme répréhensibles, qui sont finalement inévitables. Je me demande ce que ça peut être.