Sept morts lors d'affrontements à Beyrouth

Le Liban vit des jours tendus après les violences et se rapproche de la fracture institutionnelle
Hizbulá

PHOTO/ARCHIVO  -   L'armée libanaise tente d'endiguer une manifestation convoquée par les militants du Hezbollah

Beyrouth s'est levée vendredi dans un état de calme incertain après une bataille rangée. Les affrontements de jeudi dans le quartier Tayouneh de la capitale ont suscité la peur et causé d'importants dégâts matériels, incitant les habitants à quitter précipitamment leur domicile par crainte d'une nouvelle flambée de violence. Au moins six personnes ont été tuées et une trentaine blessées selon le premier décompte, mais la Croix-Rouge libanaise a signalé la mort d'un septième manifestant vendredi.

L'organisation humanitaire a également prévenu que, dans les heures à venir, il pourrait y avoir d'autres morts parmi les blessés, dont beaucoup sont encore dans un état critique. Le degré inhabituel de terreur a atteint son apogée avec la présence de tireurs d'élite sur les toits et les fusillades au niveau des rues, d'où ont même été tirées des grenades propulsées par fusée. Les scènes rappelaient la période de la guerre civile entre 1975 et 1990 et étaient inédites depuis la dernière flambée de violence en 2008.

La foule s'est rassemblée vendredi dans la banlieue voisine à majorité chiite de Ghobeiry pour pleurer les personnes tuées dans l'attaque. Lors du rassemblement, les participants ont porté des banderoles en souvenir des victimes. Ils portaient également des armes à feu, qui ont été tirées en rafales, selon l'agence de presse Efe. La manifestation a demandé que les tireurs d'élite qui ont ouvert le feu sur les membres du Hezbollah et du Mouvement Amal, les organisateurs de la manifestation, répondent de leurs actes, bien que les autorités n'aient pas été en mesure jusqu'à présent d'identifier les attaquants.

La milice chiite avait organisé jeudi une manifestation contre Tarek Bitar, le juge d'instruction dans l'affaire de l'explosion du port de Beyrouth, l'une des plus importantes détonations non nucléaires de l'histoire qui a fait plus de 200 morts, quelque 7 500 blessés et dévasté plusieurs quartiers de la capitale en août 2020. Cependant, la tension dans les rues a commencé quelques heures plus tôt avec l'arrêt de la Cour de cassation, qui a rejeté la requête du Hezbollah demandant le renvoi du magistrat chargé de l'enquête.

Policía libanesa
AFP/PATRICK BAZ  -  Des manifestants libanais agitent le drapeau national devant la police anti-émeute dans la capitale Beyrouth, le 28 avril 2020

Bitar poursuit les enquêtes malgré les fortes pressions exercées par divers groupes politiques libanais. Au sein de l'élite, il y a une certaine appréhension quant à un éventuel verdict qui inculperait de hauts responsables institutionnels liés au Mouvement Amal, proche de la milice chiite Hezbollah. A tel point que le magistrat a mis en examen une longue liste de représentants politiques soupçonnés de négligence ayant conduit à l'explosion.

Il y avait quelque 2750 tonnes de nitrate d'ammonium, un composé chimique utilisé à la fois dans les engrais et les bombes, stockées dans des conditions étranges que la justice tente maintenant d'éclaircir. Jusqu'à présent, les accusés ont nié toute responsabilité dans cet événement tragique.

Bitar ne serait pas le premier juge à être retiré de l'enquête. En février, le magistrat Fadi Sawan a ouvert l'enquête, mais il a fait l'objet d'intenses pressions politiques, qui l'ont conduit à se retirer de l'affaire. Sawan s'est heurté à la soumission inébranlable de l'État libanais, caractérisé par une structure corrompue où les malversations sont omniprésentes et où les fonctionnaires jouissent d'une impunité totale.

Les marches de vendredi, mobilisées par le Parti de Dieu et ses partenaires, ont rassemblé des centaines de personnes pour dénoncer l'attaque et demander des comptes aux autorités. "Nous sommes confrontés à un massacre et à des meurtres prémédités commis par le parti des Forces libanaises. Ils sont responsables devant les familles des martyrs et devant tous les Libanais", a déclaré Hachem Safi al-Edine, un dirigeant du Hezbollah.

Explosión Beirut
PHOTO/ARCHIVO  -  Explosion dans le port de Beyrouth

Un attentat qui est né du profond désaccord entre une partie de la société libanaise et le Hezbollah, accusé de maintenir une sorte d'État dans l'État qui tire les ficelles de la politique nationale sans rendre de comptes et qui, pour couronner le tout, tente d'entraver la justice pour ne pas assumer la responsabilité de l'explosion. De son côté, la milice chiite accuse les Forces libanaises (FL), une formation chrétienne de droite, d'être derrière les attaques.

L'enquête sur cette affaire a été soutenue dès le départ par le Courant patriotique libre, un parti fondé et dirigé par le président Michel Aoun, à majorité chrétienne mais bénéficiant d'un large soutien musulman, ce qui a entraîné des désaccords entre le chef de l'État et le Hezbollah, avec lequel il entretient des liens institutionnels forts. Les causes de l'explosion sont une source de tension pour les partis chrétiens car, si l'explosion du port a tué de nombreux musulmans, la plupart des dégâts matériels se sont produits dans des zones chrétiennes.

La goutte d'eau qui a fait déborder le vase a été l'émission par le juge Bitar d'un mandat d'arrêt à l'encontre des anciens ministres des finances et des travaux publics Ali Hassan Khalil et Ghazi Zaiter, des profils proches du Mouvement Amal et donc du Hezbollah. Un motif qui a conduit le leader charismatique du Parti de Dieu, Hasan Nasrallah, à accuser Bitar d'être partial et "politisé". 

Le magistrat a tenté d'interroger des responsables non chiites, tels que le Premier ministre sunnite de l'époque, Hassan Diab, et le représentant des chrétiens, Youssef Fenianous. Bien que nombre d'entre eux aient invoqué leur immunité de fonctionnaires pour éviter les convocations, ils font face à l'évolution de l'enquête avec incertitude. Ainsi, un ministre proche du Hezbollah a déclaré, avec d'autres membres de l'exécutif, que si Bitar n'était pas immédiatement démis de ses fonctions, ils appelleraient à une manifestation à Beyrouth pour réclamer sa tête.

Protestas Líbano
AP/IBILAL HUSSEIN  -  Des pompiers éteignent un incendie dans une succursale de la banque Crédit Libanais qui a été brûlée par des manifestants anti-gouvernementaux, dans la ville de Tripoli, au nord du Liban, le 28 avril 2020

Malgré la pression, il est peu probable que le juge démissionne à ce stade, car le gouvernement n'a pas la capacité juridique de le démettre. Il est probable que les membres du gouvernement proches du Hezbollah savaient que les poursuites seraient rejetées, mais leur manœuvre vise à gagner du temps jusqu'au 19 octobre, date à laquelle le Parlement tiendra une nouvelle session ordinaire au cours de laquelle les députés retrouveront leur immunité juridique avec toutes les garanties.

L'Union européenne a exigé une enquête judiciaire rapide, solide et sans ingérence qui lui permettra de déterminer les responsabilités. Les Nations unies et la France ont exhorté les parties à contenir les rassemblements pour éviter une escalade des tensions, un message auquel le Kremlin a souscrit à son tour.

La position de l'Iran est contraire. Le porte-parole du ministère persan des Affaires étrangères, Saïd Khatibzade, a condamné les affrontements et dénoncé l'ingérence d'Israël dans cette affaire afin de déstabiliser le Liban. Téhéran, qui soutient le Hezbollah, n'a pas commenté l'enquête sur l'explosion du port de Beyrouth, mais a souligné la nécessité pour "le gouvernement et les autorités libanaises d'identifier et d'arrêter les responsables" de la mort d'au moins sept personnes lors des incidents de jeudi.