Terrorisme et crime organisé : un mariage de convenance

Les actes terroristes ont généralement un objectif politique, tandis que le crime organisé poursuit un objectif économique
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AFP/FADEL SENNA  -   Des hommes soupçonnés d'être affiliés à Daesh regardent l'ouverture d'une cellule de prison dans la ville de Hasakeh, dans le nord-est de la Syrie, le 26 octobre 2019.

La relation entre le crime organisé et le terrorisme est une réalité depuis des années, non seulement dans le contexte européen, mais aussi au niveau international. Les organisations nationales et internationales sont conscientes du danger que représentent les deux phénomènes séparément, et il faut s'attendre à ce que, lorsque les deux convergent, la menace augmente de façon exponentielle, comme on l'a déjà vu à de nombreuses reprises. Les Nations unies mettent en garde contre ces connexions possibles dans plusieurs de leurs résolutions. C'est pourquoi il est nécessaire d'aborder les deux phénomènes sous le même prisme, afin de les comprendre et de pouvoir agir de manière plus efficace et proactive face à eux.

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PHOTO/AP - Des policiers sécurisent le tribunal régional supérieur de Celle, en Allemagne, mardi 26 septembre 2017, où un représentant présumé de Daesh en Allemagne est jugé.
Approche des deux phénomènes

Avant de se pencher sur la relation entre les deux phénomènes, il est nécessaire de les délimiter en termes généraux. Pour ce faire, nous présenterons la définition d'un groupe criminel organisé fournie par les Nations Unies dans la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée, 2004. Toutefois, il convient de noter que si le concept de "crime organisé" fait l'objet d'un consensus majoritaire, ce n'est pas le cas en ce qui concerne le "terrorisme", raison pour laquelle nous opterons pour la définition fournie par le code pénal espagnol pour définir ce dernier. Nous entendons donc, en premier lieu, par "groupe criminel organisé" : 

"Groupe structuré de trois personnes ou plus existant depuis un certain temps et agissant de concert dans le but de commettre un ou plusieurs crimes ou délits graves établis conformément à la présente Convention afin d'en tirer, directement ou indirectement, un avantage financier ou un autre avantage matériel1".

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AFP/JOSE JORDAN - Un djihadiste présumé est arrêté par la police espagnole à Benetusser, près de Valence, lors d'une opération policière anti-djihadiste, le 22 mars 2017.

Deuxièmement, et en ce qui concerne le "terrorisme" (Art. 578 CP) :

"La commission de tout crime grave contre la vie ou l'intégrité physique, la liberté, l'intégrité morale, la liberté et l'indemnisation sexuelles, le patrimoine, les ressources naturelles ou l'environnement, la santé publique, le risque catastrophique, l'incendie, la falsification de documents, contre l'État, l'attaque et la possession, le trafic et le dépôt d'armes, de munitions ou d'explosifs est considérée comme une infraction terroriste, la falsification de documents, les délits contre la Couronne, les attaques et la possession, le trafic et le stockage d'armes, de munitions ou d'explosifs, prévus par le présent code, et la saisie d'aéronefs, de navires ou d'autres moyens de transport public ou de marchandises, lorsqu'ils sont effectués à l'une des fins suivantes : a. - ) De renverser l'ordre constitutionnel, ou de supprimer ou de déstabiliser gravement le fonctionnement des institutions politiques ou des structures économiques ou sociales de l'État, ou de contraindre les autorités publiques à accomplir un acte ou à s'en abstenir. b.) De troubler gravement la paix publique. c.) De déstabiliser gravement le fonctionnement d'une organisation internationale. d.) De provoquer un état de terreur dans la population ou dans une partie de celle-ci.2"

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AFP/HO/MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR ESPAGNOL - Une image tirée d'une vidéo du ministère de l'Intérieur espagnol, le 21 juin 2017, montre des agents de la police nationale espagnole arrêtant un Marocain lors d'une opération policière anti-djihadiste à Madrid.

Nonobstant la définition ci-dessus, et afin de fournir une vision internationale du terme, nous fournirons également la définition fournie par un groupe d'experts des Nations unies en 2005.

"Tout acte destiné à causer la mort ou des blessures corporelles graves à un civil ou à un non-combattant lorsque cet acte, par sa nature ou son contexte, a pour but d'intimider une population ou de contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à accomplir ou à s'abstenir d'accomplir un acte quelconque3"

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AFP/BERTRAND GUAY - Des policiers français près du site de l'attentat à l'entrée de la cathédrale Notre-Dame à Paris, le 6 juin 2017.

Indépendamment des points communs entre les deux phénomènes, la principale différence réside dans leur objectif. Tout d'abord, dans le cas du crime organisé, comme pour toute activité criminelle, l'objectif ultime est le gain financier ou matériel.  Deuxièmement, en ce qui concerne le terrorisme, il n'a pas de but économique, mais cherche à obtenir des gains politiques par la terreur. Bien que l'objectif diffère, il existe de nombreux cas où l'un devient un moyen pour l'autre.

Il est important de noter que, bien que nous nous concentrions principalement sur le terrorisme islamiste radical, nous ne devons pas ignorer les autres formes de terreur, telles que les groupes d'extrême droite, d'extrême gauche, ethniques ou nationalistes. Ainsi, lorsque nous parlons de terrorisme, en particulier dans l'Union européenne, nous devons élargir notre vision à toutes les formes de cette violence, quels que soient l'acteur ou son objectif final.

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REUTERS/LUISA GONZALEZ - Un hélicoptère transportant la police anti-narcotique atterrit sur une plantation de feuilles de coca à Tumaco, en Colombie, le 26 février 2020.
Convergence

Après avoir établi les bases des deux concepts, nous pouvons faire un pas de plus pour établir les points communs, ceux qui génèrent une synergie et augmentent le niveau de menace des deux phénomènes. La connexion ou la convergence éventuelle entre le terrorisme et le crime organisé, selon les études de Makarenko4, Basra5 et Gil67, entre autres, passe par les phases ou étapes suivantes :

a.    Alliances : le point de départ de toute relation criminelle est la formation d'(inter)relations entre différents groupes. Ils jettent les bases d'une interconnexion plus poussée et plus profonde. Grâce à la mondialisation et à l'utilisation des technologies, ces alliances dépassent les frontières géographiques et entrent non seulement dans le plan physique des relations mais aussi dans le monde virtuel. 

b.    Appropriation des tactiques et intégration : au fur et à mesure que cette alliance progresse, les premiers transferts de compétences et de connaissances apparaissent. Nous ne devons pas oublier que de nombreux terroristes ont un passé criminel. On en trouve un exemple clair dans les FARC en Colombie ou avec les membres de Daesh.

c.    Hybridation : à ce stade, les deux groupes adoptent des rôles et des tactiques de l'autre, et même leur programme commence à changer. Cette dernière se traduit, d'une part, par le fait que les groupes terroristes recherchent des avantages économiques par le biais d'activités criminelles (trafic de drogues, de personnes, d'antiquités, etc.) et, d'autre part, par le fait que les groupes criminels recherchent des changements politiques. 

d.    Transformation : il s'agit de la dernière phase, où un phénomène ne peut être distingué de l'autre. Bien que rien ne prouve que cette étape ait eu lieu sur le sol européen, on la retrouve au Sahel, où le terrorisme et le crime organisé sont déjà une réalité indissociable, ou dans le cas des FARC en Colombie, comme mentionné dans les étapes précédentes.

La convergence selon les phases décrites ci-dessus peut être trouvée au moment où les deux groupes (terroristes et criminels) s'intègrent et s'hybrident. Bien qu'une transformation complète n'ait pas lieu, les lignes de démarcation entre les deux commencent à s'estomper, de sorte que les menaces se multiplient et que la difficulté pour les services de répression augmente.

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PHOTO/RAÚL ARBOLEDA - La police colombienne arrive pour reprendre un champ de coca à Tumaco.
La criminalité en tant que service

Le paysage pénal en 2021 a radicalement changé. Le monde change et les criminels évoluent avec lui. De plus en plus de marchés criminels sont proposés et recrutés8. C'est pourquoi les principaux avantages que les terroristes tirent de la criminalité organisée sont les services qu'elle fournit et dont les groupes terroristes ont finalement besoin pour parvenir à leurs fins9. Sans être exhaustif, on peut trouver les éléments suivants :

a. Faux documents : afin de pouvoir circuler librement et sans éveiller les soupçons à travers les frontières, l'utilisation de faux documents devient un service largement demandé par les criminels et les terroristes du monde entier. Il faut ici souligner les avantages de pouvoir entrer dans l'espace Schengen par ces moyens, ce qui leur offre une mobilité absolue au-delà des frontières.

b. Trafic d'armes : L'une des activités criminelles les plus importantes dans le domaine du terrorisme est le trafic d'armes et d'explosifs. La "route des Balkans" reste en 2021 la principale porte d'entrée des armes et explosifs de qualité militaire dans l'Union européenne. Une autre voie de trafic principale provient de l'Ukraine. En raison de ce marché illicite, les armes se retrouvent entre les mains de groupes criminels et de terroristes de toutes sortes. Les attentats de Paris de 2015 en sont un exemple clair.

c. Les réseaux de trafic illicite : Il s'agit de réseaux de distribution de produits illégaux, tels que ceux impliqués dans le trafic de drogue ou la traite des êtres humains. Par ce biais, de nombreux groupes, tels que Daesh, ont introduit des terroristes potentiels sur le sol européen. Il convient de noter que les crises humanitaires, comme celle de la Syrie ou plus récemment de l'Afghanistan, ont été et continuent d'être l'un des principaux foyers de la traite des êtres humains à travers les frontières, avec le risque qui en découle pour la sécurité collective. Une fois de plus, les Balkans sont considérés comme l'une des principales voies d'entrée sur le sol européen, par le biais de ses réseaux criminels dédiés au trafic d'êtres humains. Un autre exemple de ce phénomène sont les réseaux situés en Afrique du Nord avec pour destination l'Espagne.

d. Financement par le trafic de stupéfiants : l'un des plus grands défis auxquels sont confrontés les services répressifs, ainsi que les services et institutions de renseignement, est le phénomène du financement du terrorisme par le trafic illicite, tel que celui des stupéfiants. Il y a de plus en plus de groupes criminels dont le principal marché est le trafic de drogue, et dans de nombreux cas, les terroristes et les criminels vivent dans les mêmes milieux10, de sorte que dans de nombreux cas, les deux groupes se chevauchent. Les FARC, l'IRA et les Talibans eux-mêmes en sont des exemples.

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AFP/CLEMENT MAHOUDEAU - Des policiers fouillent un homme lors d'une opération anti-drogue dans la "Cité des Oliviers", une banlieue nord de Marseille, dans le sud de la France, le 25 mars 2020.
Conclusions

Sommes-nous vraiment prêts à faire face ensemble à ces menaces ? Le lien entre les deux phénomènes ne peut être ignoré aujourd'hui, sinon nous commettrions une erreur stratégique de premier ordre. Au XXIe siècle, les synergies qui se développent dans le domaine de la criminalité, ainsi que leur mondialisation et leur portée accrues, constituent un défi pour toutes les démocraties, en particulier dans l'Union européenne. En conséquence, nombre de nos pays voisins intègrent ces deux phénomènes11 dans leurs stratégies de sécurité nationale, et créent même des institutions spécifiques pour y faire face. La création du centre de renseignement sur le terrorisme et le crime organisé, le CITCO, en Espagne, en est un bon exemple. Les forces de sécurité doivent être plus proactives en matière de renseignement criminel12, en anticipant les tendances et les nouvelles synergies qui se développent tant sur le plan criminel que terroriste, de manière à pouvoir, avec la détection de cibles à haute valeur stratégique13, atténuer l'impact des menaces futures que représente l'union entre le crime organisé et le terrorisme.

José Luis Gil Valero, analyste en études stratégiques et de sécurité internationale et collaborateur de Sec2Crime dans le domaine du terrorisme et des conflits armés.

BIBLIOGRAPHIE

1. Oficina de las Naciones Unidas contra la droga y el delito, “Convención de las Naciones Unidas contra la delincuencia organizada transnacional y sus Protocolos” Viena 2004. https://www.unodc.org/documents/treaties/UNTOC/Publications/TOC%20Convention/TOCebook-s.pdf

2. Código Penal español. Actualizado a 19 de julio de 2021.  file:///C:/Users/JLGV/Downloads/BOE-038_Codigo_Penal_y_legislacion_complementaria.pdf

3. “DEFINICIÓN DE TERRORISMO: según los expertos de la ONU”. Libertad Digital, 2005, disponible en https://www.libertaddigital.com/nacional/definicion-de-terrorismo-segun-los-expertos-de-la-onu-1276246052/

4. MAKARENKO, Tamara, “The Crime–Terror Continuum: Tracing the Interplay between Transnational Organised Crime and Terrorism” Global Crime, Vol. 6, No. 1, February 2004, pp. 129–145. https://www.iracm.com/wp-content/uploads/2013/01/makarenko-global-crime-5399.pdf

5. MAKARENKO, Tamara, “Europe’s Crime-Terror Nexus: Links between terrorist and organised crime  groups in the European Union” ParlamentoEuropeo, Directorate-General for internal Policies, Bruselas  2012, https://www.europarl.europa.eu/document/activities/cont/201211/20121127ATT56707/20121127ATT56707EN.pdf

6. BASRA, Rajan y R. NEUMANN, Peter, “Crime as Jihad: Developments in the Crime-Terror Nexus in Europe”, CTCSENTINEL, Volume 10, Issue 9, October 2017. https://ctc.usma.edu/wp-content/uploads/2017/10/CTC-Sentinel_Vol10Iss9-21.pdf

7. GIL VALERO, José Luis, “Terrorismo islamista y crimen organizado en la Unión Europea: el tráfico ilícito de armas de guerra” Documento de Opinión IEEE 63/2021
http://www.ieee.es/contenido/noticias/2021/05/DIEEEO63_2021_JOSGIL_Armas.html

8. Europol, “EUROPEAN UNION SERIOUS AND ORGANISED CRIME THREAT ASSESSMENT – SOCTA 2017” Europol 2017. https://www.europol.europa.eu/activities-services/main-reports/european-union-serious-and-organised-crime-threat-assessment-2017

9. Europol, “EUROPEAN UNION SERIOUS AND ORGANISED CRIME THREAT ASSESSMENT – SOCTA 2021” Europol 2021 file:///C:/Users/JLGV/Downloads/europol-european_union_serious_and_organised_crime_threat_assessment_-2021-10-10.pdf

10. Entendemos estas, por los mismos entornos socio-culturales en donde convergen ambos tipos de fenómenos y que reúnen unas características comunes. Como ejemplos los podemos encontrar en el barrio del Príncipe Alfonso de Ceuta o el barrio de Molenbeek en Bruselas.

11. Estrategia Nacional contra el Crimen Organizado y Delincuencia Grave, 2019-2023. Consejo de Seguridad Nacional,  https://www.dsn.gob.es/es/documento/estrategia-nacional-contra-crimen-organizado-delincuencia-grave

12. OSCE, “Guidebook on Intelligence-Led Policing” OSCE, 2020. https://www.osce.org/files/f/documents/d/3/327476.pdf

13. Europol, “EUROPEAN UNION TERRORISM SITUATION AND TREND REPORT 2021 (TESAT)” Europol, 2021 file:///C:/Users/JLGV/Downloads/tesat_2021_0%20(1).pdf